Achetez-moi ce stylo

“Achetez-moi ce stylo” : et si on inversait les rôles ?

Achetez-moi ce stylo

Vous vous souvenez de cette scène culte du Loup de Wall Street où Leonardo DiCaprio, dans le rôle du charismatique et légèrement psychopathe Jordan Belfort, lance le fameux défi : “Vendez-moi ce stylo” ? Une phrase devenue une sorte de mantra pour des générations de vendeurs, synonyme de persuasion et de talent commercial.

Fabrice Ménelot, expert achats, a décidé de prendre le contre-pied de cette injonction et de retourner le scénario. Et si, pour une fois, on se plaçait de l’autre côté de la table, du côté de celui qui sort le carnet de chèques ? Accrochez-vous, on va décortiquer cette scène mythique avec un regard d’acheteur, et vous allez voir, c’est tout de suite moins glamour, mais beaucoup plus stratégique.

Le vendeur cliché face à l’acheteur pragmatique

Dans le film, la plupart des apprentis vendeurs tombent dans le panneau. Ils se lancent dans une description dithyrambique du stylo, vantant sa couleur, sa fluidité, son design… Bref, ils parlent du produit. C’est la caricature du vendeur, celui qui est tellement amoureux de son offre qu’il en oublie l’essentiel : le client.

Mais un acheteur, un vrai, un professionnel, ne se laisse pas embobiner par ce discours. Son premier réflexe n’est pas d’écouter, mais de questionner. Et la première personne qu’il questionne, c’est lui-même.

Le premier commandement de l’acheteur : le besoin tu définiras

Avant même de penser au produit, l’acheteur se lance dans une introspection quasi philosophique. C’est une phase cruciale, souvent négligée, qui conditionne tout le reste du processus d’achat. On ne part pas de la solution (le stylo), mais du problème à résoudre. Pour cela, l’acheteur se pose une série de questions existentielles (ou presque) :

  • De quoi ai-je vraiment besoin ? Est-ce que j’ai besoin d’écrire, de signer, de prendre des notes, de dessiner ? Ou est-ce que j’ai besoin d’offrir un cadeau, de projeter une certaine image de moi ?
  • Quel est le contexte d’utilisation ? Vais-je l’utiliser en réunion, sur un chantier, dans un bureau ? Doit-il être robuste, élégant, discret ?
  • Quelle est la fréquence d’utilisation ? Est-ce un usage quotidien, intensif, ou occasionnel ?
  • Qui sont les utilisateurs finaux ? Sont-ils des collaborateurs, des clients, des partenaires ? Leurs besoins et leurs attentes sont-ils les mêmes que les miens ?

Cette étape de qualification du besoin est fondamentale. C’est elle qui permet de rédiger ce que les acheteurs appellent un “cahier des charges fonctionnel”“. On ne décrit pas le produit, mais la fonction qu’il doit remplir. Par exemple, au lieu de dire “je veux un stylo bleu”, on dira “je veux un outil d’écriture pour un usage quotidien en bureau, avec une encre non effaçable et une durée de vie d’au moins six mois”. La nuance est de taille. Elle ouvre le champ des possibles et évite de se laisser enfermer dans une solution toute faite. Tant que ces questions n’ont pas de réponses claires, le stylo, aussi magnifique soit-il, n’a aucune valeur. C’est le besoin qui donne sa valeur au produit, et non l’inverse.

Le deuxième commandement : le marché tu analyseras

Une fois le besoin clarifié, l’acheteur enfile sa casquette de détective privé et part à la découverte du marché. C’est la phase de “sourcing”. Il ne s’agit pas simplement de trouver des fournisseurs, mais de comprendre l’écosystème dans lequel on s’apprête à faire un achat. Quels sont les acteurs en présence ? Quelles sont les dynamiques de marché ? Quelles sont les innovations ?

Une cartographie complète

L’analyse de marché se décompose en plusieurs volets :

  • Les fournisseurs : Qui sont-ils ? Des fabricants, des distributeurs, des grossistes ? Sont-ils des leaders établis ou des start-ups innovantes ? Quelle est leur santé financière ?
  • Les produits et services : Quels sont les types de stylos qui existent ? Des stylos-plumes de luxe aux simples Bics jetables, en passant par les rollers et les feutres. Y a-t-il des alternatives crédibles, comme les tablettes graphiques ou les logiciels de prise de notes ?
  • Les circuits de distribution : Comment peut-on acheter ces produits ? En direct auprès du fabricant, via un catalogue de fournitures de bureau, sur une marketplace en ligne ?
  • Les innovations : Y a-t-il des avancées technologiques, des nouveaux matériaux, des nouveaux modèles économiques (comme l’abonnement) ?

Cette cartographie permet à l’acheteur de se faire une idée précise des options qui s’offrent à lui. Peut-être que le besoin initial d’un simple stylo peut être satisfait de manière plus efficace ou plus économique par une solution à laquelle on n’avait pas pensé. C’est toute la puissance d’une analyse de marché bien menée. Et parfois, la conclusion de cette analyse est surprenante : le meilleur achat, c’est de ne pas acheter. Parce qu’on a déjà la ressource en interne, ou parce que le besoin peut être éliminé par une réorganisation.

Le troisième commandement : avec le fournisseur tu dialogueras

C’est seulement à ce moment-là, une fois le besoin défini et le marché analysé, que le fameux “Achetez-moi ce stylo” prend tout son sens. Le dialogue s’engage avec les fournisseurs présélectionnés. Mais attention, on ne parle pas (encore) de la couleur du stylo. On rentre dans le dur, on cherche à comprendre, à challenger, à évaluer. La discussion s’articule autour de plusieurs axes :

  • La qualité : Comment est-elle assurée ? Y a-t-il des certifications, des contrôles ? Quelle est la durée de vie du produit ?
  • Les délais : Quels sont les délais de livraison ? Sont-ils garantis ? Que se passe-t-il en cas de retard ?
  • La chaîne logistique : D’où viennent les matières premières ? Où le produit est-il fabriqué ? Quelle est l’empreinte carbone du transport ?
  • Les engagements RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) : Le fournisseur respecte-t-il les normes sociales et environnementales ? Utilise-t-il des matériaux recyclés ou recyclables ? S’engage-t-il en faveur de l’inclusion ?
  • Et bien sûr, le prix : Mais pas seulement le prix d’achat facial. L’acheteur raisonne en “coût total de possession” (TCO – Total Cost of Ownership). Ce coût inclut le prix d’achat, mais aussi les coûts de transport, de stockage, de maintenance, de formation, et même de recyclage en fin de vie.

Le prix, ce mal-aimé (des vendeurs)

Contrairement à l’image d’Épinal, l’acheteur n’est pas obsédé par le prix. C’est un critère parmi d’autres, et souvent, il n’arrive qu’à la fin de la discussion. Sur un produit simple comme un stylo, le prix peut être un différenciant rapide. Mais sur des achats plus complexes (un logiciel, une machine-outil, une prestation de conseil…), la qualité, la fiabilité des délais, le niveau de service ou l’innovation pèsent bien plus lourd dans la balance. Le prix est un élément tangible, facile à comparer. Mais comment comparer la qualité d’un service client, la pertinence d’un conseil, ou la solidité d’un partenariat ? C’est là que réside toute la complexité et la valeur ajoutée du métier d’acheteur.

Le quatrième commandement : la négociation tu maîtriseras

C’est le moment que les acheteurs adorent, celui où tout se joue. Fort de toutes les informations récoltées sur son besoin, le marché et les fournisseurs, l’acheteur entre en négociation. Et là, tout est possible. Comme le dit si bien un ancien chef de Fabrice : “On va peut-être faire des choses qu’on n’a jamais faites”. La négociation, ce n’est pas un combat de coqs où l’un doit forcément plumer l’autre. C’est l’art de trouver un accord gagnant-gagnant (le fameux “win-win”).

Pour cela, l’acheteur a préparé sa stratégie. Il a défini ses objectifs, ses points de rupture, et surtout, sa “BATNA” (Best Alternative To a Negotiated Agreement), ou “MESORE” en français (Meilleure Solution de Rechange). C’est sa solution de repli si la négociation échoue. Avoir une BATNA solide donne un pouvoir de négociation considérable. La négociation ne se limite pas au prix. On peut négocier les délais de paiement, les conditions de livraison, les garanties, le support technique, les clauses de réversibilité… Le fournisseur veut peut-être une référence client prestigieuse pour conquérir un nouveau marché, tandis que l’acheteur a besoin d’une livraison express pour un projet urgent. Chacun peut y trouver son compte, à condition de bien comprendre les enjeux et les motivations de l’autre.

L’acheteur, ce héros méconnu

Non, l’acheteur n’achète pas toujours le moins cher. Il achète le “mieux-disant”. Il a une vision en coût global, et sait que le bon achat n’est pas celui qui coûte le moins, mais celui qui coûte le mieux. C’est un stratège, un analyste, un négociateur, un chef de projet. Un véritable couteau suisse au service de la performance de l’entreprise. Alors, la prochaine fois que vous verrez Le Loup de Wall Street, vous aurez un petit sourire en coin en pensant à cette vidéo. Et avant d’acheter quoi que ce soit, même un simple stylo, vous vous poserez la bonne question, la seule qui vaille : “De quoi ai-je vraiment besoin ?”

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